Les Nouvelles Routes de la Soie : La France, prête à se mettre en chemin ?

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Save the date :  19 Avril 2018, Rennes, le forum Open Bretagne Chine sur « Les Nouvelles Routes de la Soie »
Cet événement a pour premier objectif d’informer : le projet pharaonique chinois des Nouvelles Routes de la Soie est connu au plan ­international sous le nom de « One Belt, One Road » (OBOR), ou en Chine sous l’appellation 一带一路
Yídài-Yílù. Le second et le plus important a pour ambition de mieux connaître pour analyser, comprendre ce nouvel ordre mondial que la Chine construit sous nos yeux jour après jour, pour prendre à notre tour les bonnes décisions et d’en appréhender les opportunités à condition de s’en saisir collectivement et d’en ­aborder toutes les dimensions. Ce forum est porté par un partenariat entre Sciences Po Rennes et l’association France Chine International dans le cadre de l’Open Bretagne Chine 2018. Au cours des prochaines semaines, des articles de fond vous seront proposés à la fois dans le blog de France Chine International et dans celui de l’Open Bretagne Chine.

 

article par Benjamin Radeau, Sciences-Po Rennes

 

La France est-elle prête à emprunter les Nouvelles Routes de la Soie ?

 

Alors qu’Emmanuel Macron a fait un pas vers une participation française plus poussée au projet des Nouvelles Routes de la Soie, intéressons-nous ici à l’état des relations économiques et diplomatiques entre la Chine et la France, et aussi aux conditions qui permettront aux deux pays de travailler à l’unisson sur cette immense initiative.

 

Le président français Emmanuel Macron a affirmé son soutien au projet des Nouvelles Routes de la Soie lors de son voyage en Chine du 8 au 10 janvier dernier. « Après tout, les routes de la soie n’ont jamais été purement chinoises », a noté le chef de l’Etat à Xi’an, point de départ oriental de la première route de la soie. Macron a aussi déclaré que la France était prête à participer au cas par cas à des projets d’investissements communs le long des futures routes reliant la Chine à l’Europe via l’Asie centrale et même en Afrique. « Nous sommes en train de discuter de ces investissements. C’est un travail de longue haleine qui commence, durant lequel nous allons identifier, en concertation avec les entreprises françaises, les projets les plus adaptés à nos intérêts », annonce-t-on au Quai d’Orsay. Sous le gouvernement précédent, Laurent Fabius a également mentionné le fait que ce projet pourrait être une plate-forme pour la coopération franco-chinoise dans le secteur du développement durable.

 

« Il faut reconnaître que notre président joue admirablement bien d’une fenêtre d’opportunité. », Jean-Luc Domenach, sinologue français

 

Le contexte actuel est idéal pour effectuer ce rapprochement. Les relations franco-chinoises sont au mieux depuis 2009. Laurent Fabius a mené une diplomatie favorable aux échanges commerciaux et à des coopérations originales dans les domaines de l’environnement et des nouvelles technologies. Malgré ce bilan satisfaisant, le gouvernement chinois souhaite aller plus loin dans ses relations avec la France. D’autant qu’actuellement, l’Hexagone apparaît comme le pays européen incontournable. « Il faut reconnaître que notre président joue admirablement bien d’une fenêtre d’opportunité. Les Allemands sont un peu coincés actuellement par leurs problèmes intérieurs, et donc la France peut apparaître, comme au temps de Georges Pompidou, comme la puissance européenne » affirme Jean-Luc Domenach, sinologue.

 

Des débuts français timides, une promotion chinoise discrète

 

Si le projet a suscité la curiosité des décideurs politiques au moment de son lancement en 2013, cet intérêt est vite retombé. Le nombre de projets lancés en France dans le cadre des Nouvelles Routes de la Soie reste très limité, le gouvernement français ne semblait pas avoir de position claire sur le sujet. A ce stade, peu de projets concrets portant le label des Nouvelles Routes de la Soie ont été envisagés. On se montrait aussi très réservé du côté de l’Elysée. La France apparaît intéressée par l’initiative, mais la coopération se limite pour l’instant à la participation à l’AIIB (Asian Infrastructure Investment Bank), comme les autres pays d’Europe de l’Ouest et du Nord. De plus, la France se méfie des ambitions chinoises sur des territoires traditionnellement sous son influence, notamment sur le continent africain. Le projet pourrait permettre à la puissance chinoise d’exercer un contrôle grandissant sur ces zones.

 

Pour David Baverez, investisseur privé, basé à Hong Kong depuis 2012, ces hésitations révèlent une absence de stratégie diplomatique française vis-à-vis de la Chine. Selon lui, la France à un rôle à jouer dans la mutation de l’économie chinoise, un des objectifs principaux du projet. Mais un facteur à son importance selon lui, celui de l’incompréhension par nos dirigeants des enjeux : « Il y a sans doute une méconnaissance de la Chine côté Macron. Edouard Philippe la connaît mieux, s’y rendant chaque été une semaine depuis le jumelage du Havre avec Dalian en 2010 » juge-t-il. Pour lui, la stratégie commerciale de la France en Chine doit reposer sur une analyse précise des forces et faiblesses de ce pays. Il souligne aussi le rôle d’une analyse du plan Made in China 2025, qui révèle les priorités industrielles de Pékin, ce que la France a commencé à faire lors de la visite de Bernard Cazeneuve en février 2017. Ce dernier voulait alors renforcer les liens entre le Made in China 2025 et le projet français Industrie du Futur.

 

Quand il s’agit de promouvoir l’initiative en France, les officiels et chercheurs chinois […] ne parlent pas de projet spécifique.

 

Le gouvernement chinois semble lui porter moins d’intérêt à la promotion du projet en France qu’il ne fait dans d’autres pays européens, principalement méditerranéens et orientaux, comme l’Espagne, la Grèce, la Pologne ou même l’Allemagne. Le gouvernement chinois ne considère pas l’Europe du Nord et de l’Ouest comme prioritaires dans le développement du projet en Europe. La France entre dans cette catégorie. La stratégie chinoise sur le sujet en France se borne à du brainstorming avec des chefs d’entreprises, chercheurs et décideurs sur les éventuels bénéfices économiques du projet. Quand il s’agit de promouvoir l’initiative en France, les officiels et chercheurs chinois mettent en avant le potentiel économique des opportunités qu’elle pourrait générer, mais ne parlent pas de projet spécifique. L’approche chinoise consiste à inviter les acteurs français (économiques, politiques et chercheurs) à déterminer par eux même ce que la France et la Chine pourraient chacune s’apporter dans le cadre des Nouvelles Routes de la Soie.

 

Cela ne veut pas dire que les investissements chinois sont inexistants. Mais curieusement, ceux réalisés en France ces dernières années n’ont pas adopté ce label, que ce soit l’aéroport de Toulouse Blagnac, le Club Med ou les Louvre Hotels. La bonne santé de l’économie française risque de déterminer sa place dans les plans chinois de développement en Europe, car les infrastructures vieillissantes et la diminution des ressources pourraient représenter des opportunités dans l’éventualité d’une privatisation des hubs de transports (port de Marseille, aéroport Lyon Saint-Exupéry, aéroport Nice Côte d’Azur).

 

Des initiatives locales et indépendantes d’une stratégie nationale

 

Puisque le gouvernement français manquait d’une position claire sur le sujet, c’est au niveau local que l’on observait quelques initiatives. Des villes, comme Lyon ou Le Havre, qui cherchent à attirer des investisseurs dans son port possédant des connexions avec ceux de Rouen et Paris, ont pris des mesures pour promouvoir leurs avantages et leurs économies locales aux yeux des Chinois. La capitale rhodanienne, tout comme la SNCF, compte par exemple sur l’axe ferroviaire Wuhan-Duisbourg-Lyon, en service depuis avril 2016, pour jouer un rôle important. Couvrant un trajet de 10 815 km, la durée de transport a été réduite de 20 jours par rapport au transport maritime, tandis que le volume de marchandises a augmenté de 200%. « Les Chinois nous parlent beaucoup de Lyon et ont évoqué l’idée d’en faire le hub français s’agissant des routes de la soie. Mais ce n’est pas si simple, la SNCF estime notamment qu’une ville comme Lille serait plus adaptée à cela, compte-tenu de la nature de notre réseau ferré » toujours selon la même source du ministère des affaires étrangères.

 

Lyon, Le Havre, Lille, Marseille, …

 

Pour les ports, celui de Marseille tient la pole. CMA CGM, 3ème entreprise mondiale de fret maritime, basée à Marseille, a accueilli favorablement le projet chinois en signant un partenariat avec China Merchants Holdings International en Juin 2015, sous la bannière des Nouvelles Routes de la Soie et en présence du premier ministre chinois Li Keqiang. La cité phocéenne vient d’ailleurs d’inaugurer en décembre 2017 le Marseille International Fashion Centre (MIF68). L’objectif annoncé des promoteurs, avec ce village de 95 magasins de textiles majoritairement chinois, est de devenir « la référence de la mode méditerranéenne sur la nouvelle route de la soie ».

 

Une bonne promotion et vente des produits français en Chine doit aussi être le résultat d’une intégration de la France dans l’initiative. Pour cela, des partenariats dans le domaine de l’économie numérique, en particulier celui de la vente en ligne, sont aujourd’hui incontournables. Jack Ma, fondateur et président du géant chinois du commerce par internet Alibaba, a annoncé en marge de la visite du président français à son homologue chinois : « Nous envisageons d’ouvrir un centre logistique en France, nous cherchons actuellement un site et des partenaires. Je me rendrai en France très bientôt pour signer un protocole d’accord, comprenant la logistique, les solutions de paiement et l’e-commerce ». Richard Liu, PDG de JD.com, numéro 2 de la vente en ligne en Chine, veut faire de même, et ainsi vendre pour 2 milliards d’euros de produits français d’ici 2 ans sur son site. S’ils se concrétisent, ces deux projets devraient mettre davantage en valeur les entreprises françaises sur la plate-forme. Celles-ci sont déjà nombreuses : « L’an dernier plus de 1 700 marques françaises ont rejoint Alibaba et leur croissance moyenne a été de 53%, c’est très bien » selon Ma.

 

Une Route à double sens

 

Règlements prohibitifs, lourdeurs administratives, protectionnisme stratégique pour certains secteurs sont toujours le quotidien des entreprises étrangères, notamment françaises en Chine. Ce système mis en place pour privilégier l’émergence entreprises chinoises championnes de taille mondiale durant sa transition vers l’économie de marché, est aujourd’hui considéré comme injuste par les partenaires commerciaux de la Chine. Les sociétés chinoises ont repris la main et elles ne rencontrent pas ces obstacles dans leur processus d’installation à l’étranger. Ce « manque de réciprocité » dénoncé régulièrement par les chambres de commerce étrangères en Chine est l’une des causes du déficit commercial de 30 milliards d’euros à la défaveur de la France.

 

« On veut développer les échanges et rééquilibrer par le haut notre déficit commercial avec la Chine, mais pour cela, il faut un accès au marché, avec des règles équivalentes de part et d’autre. », vision mise en avant à l’Elysée

 

À l’Elysée, on prononce plutôt les termes « développement des échanges » et « rééquilibrage par le haut [de] notre déficit commercial avec la Chine », tout en rappelant que pour ce faire, « il faut un accès au marché, avec des règles équivalentes de part et d’autre. Dans l’automobile, comme dans d’autres secteurs, les entreprises françaises ont toutes dû nouer des coentreprises avec des constructeurs chinois, sans jamais pouvoir détenir plus de 50 % de l’ensemble. En novembre dernier, Pékin a promis d’abolir ces limites d’ici cinq ans pour le secteur bancaire.

 

Le président François Hollande avait déjà déclaré : « Ce déficit n’était pas supportable pour l’Hexagone ». Si cette balance commerciale continue à pencher du côté chinois, la pression des opinions publiques en faveur d’un protectionnisme vis-à-vis des produits de l’Empire du milieu pourrait alors se faire sentir. Emmanuel Macron a lui rappelé que le multilatéralisme ne peut être fondé que sur des « règles équilibrées » et « ne saurait être une suprématie déguisée ». Bref, la France est prête à participer à cette immense initiative, mais seulement avec la garantie que cela lui rapporte. David Baverez le résume autrement : « Il nous faudra juste rappeler à nos amis chinois qu’une route n’est en réalité profitable que si son trafic fonctionne de manière fluide dans les deux sens ».

 

Sources

Europe and China’s new Silk Road, Frans-Paul van der Putten, John Seaman, Mikko Huotari, Alice Ekman et Miguel Otero-Iglesias, IFRI
France, Italy and China’s Belt and Road Initiative, Sebastien Goulard, The Diplomat
One Belt One Road and the reconfiguration of China-EU relations, XieshuWang, Joël Ruet et Xavier Richet, HAL
David Baverez : « Et si le président Macron avait peur de la Chine », Joris Zylberman, Asialyst
Les relations sino-françaises progressent en 2017, french.news.cn
Les quatre casse-tête de la relation franco-chinoise, Arnaud Vaulerin, Laurence Defranoux et Raphaël Balenieri, Libération
Emmanuel Macron en Chine : le dessous des cartes par le général Pinatel, Jean-Bernard Pinatel, Le Figaro
La France en marche sur les nouvelles routes de la soie ?, Emmanuel Véron, The Conversation
Visite d’Emmanuel Macron à Pékin : « La France est trop petite pour la Chine », estime le sinologue Jean-Luc Domenach, Mariam El Kurdi, Francetvinfo
France-Chine: Emmanuel Macron ne doit plus tarder à prendre la nouvelle route de la soie, François Géré,  L’Opinion
SNCF, ports… Ce que peut espérer la France des « nouvelles routes de la soie », Antoine Izambard, Challenges
Jack Ma veut installer en France un centre logistique d’Alibaba, Hasna Sidmou, Economica

 

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